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Garokapo était une
sorcière des
villes. Elle habitait une cave à charbon
désaffectée, sous un vieil immeuble de
la rue Tabaga. C’était le meilleur logis dont une
sorcière puisse rêver :
un endroit oublié au fond d’une sombre impasse,
avec un soupirail pour épier
les passants, une vieille chaudière retapée pour
mitonner ses potions, et de
nombreux rats pour vous tenir compagnie. Garokapo menait là
une vie
tranquille, rythmée par les maléfices
qu’elle adressait de temps à autres aux
habitants de l’immeuble.
Cependant,
Garokapo n’avait pas vraiment tout pour être
heureuse. Elle était victime d’un
sort que lui avait jeté sa vieille tante Kratapok alors
qu’elle était encore toute
petite.
Cette
vilaine femme lui avait un jour ordonné de lui
démêler sa méchante tignasse.
Garokapo s’était appliquée car elle
redoutait les terribles colères de la
vieille sorcière. Malgré cela, elle avait fini
par lui arracher l’un de ses
cheveux grisâtres et la punition ne
s’était pas fait attendre : une verrue
bien ronde et bien laide lui avait aussitôt poussé
sur le menton.
Et
si les verrues ordinaires ne
font pas mal, celle-ci était
ensorcelée : elle se mettait à
démanger la
pauvre Garokapo dès qu’elle approchait
d’une personne pas toujours très sage ou
très gentille. Et comme Garokapo
n’était pas exactement un ange, et
qu’elle
portait la verrue sur son menton… elle était
victime en permanence de terribles
picotis, gratouillis et autres démangeouillis.
Garokapo
croyait avoir tout
essayé
pour se débarrasser de ce mauvais sort. Elle avait bien
sûr fait de gros
efforts pour devenir parfaitement sage-mignonne-polie-aimable, mais
Garokapo
était née sorcière et, comme elle
disait souvent, « on ne fait pas aboyer
un chat». Bref, Garokapo était incapable de
résister au plaisir de faire une
petite méchanceté par-ci, ou un de jouer un
mauvais tour par-là, et sa verrue
continuait donc à la tourmenter.
Elle
avait également essayé les pommades miraculeuses.
Un sorcier de ses amis lui
avait confectionné un onguent très efficace
à base de crotte des trottoirs. A
sa grande déception, Garokapo n’avait pas
tardé à s’apercevoir que la verrue
devenait deux fois plus grosse à chaque juron
qu’elle lançait. A cause de ces effets
indésirables, il lui avait
fallu interrompre immédiatement le traitement.
Elle
avait feuilleté des
milliers de magazines féminins
récupérés dans les poubelles de la
ville. Elle y avait lu qu’il existe des
docteurs spécialisés, les dermatologues, qui
savent supprimer les verrues. Mais
comme elle était très douillette, elle avait peur
que cela lui fasse très mal.
Et puis de toute façon, elle n’avait jamais
entendu parler d’une sorcière
prenant rendez-vous chez un dermatologue.
Garokapo
avait fini par comprendre qu’elle devrait vivre avec sa
malédiction pour
toujours. Elle sortait aux heures creuses pour éviter la
cohue des employés énervés
et fatigués par leur travail. Elle S’enfermait
chez elle les jours de pluie et
préférait sortir les week-ends et jours
fériés. Elle protégeait ainsi sa
verrue
des gens méchants et de mauvaise humeur.
Il
arriva qu’un jour Garokapo eut à sortir de chez
elle pour faire quelques
courses : elle manquait d’ingrédients
pour une nouvelle potion de beauté
qu’elle voulait essayer au plus vite. Elle dscendit les
passages et les ruelles puis déboucha
dans
la rue Bicon qu’elle traversa. A ce moment là,
elle fut engloutie par une foule
de gens très en colère qui brandissaient des
pancartes et criaient tous
ensemble des choses qu’elle ne comprenait pas
« Abalataxotaba !
Abalataxotaba ! » . Ils la bousculaient et
l’écrasaient, et au
contact de cette foule enragée, sa verrue se mit brusquement
à la démanger formidablement,
à tel point que Garokapo trébucha, perdit
l’équilibre, et se retrouva soudain
allongée en travers du caniveau. Son nez était
enfoui dans un tas de vieux
prospectus détrempés.
« Krakatoa et
Kratakrotte ! »,
s’écria-t-elle. Elle se releva comme elle put, en
marmonnant quelques affreux
gros mots.
Mais
une fois sur ses jambes, Garokapo
sentit que quelque chose venait de changer. Elle eut tout à
coup l’impression
d’être redevenue une petite sorcière,
prête à rire, à chanter et à
faire des
farces. Elle comprit rapidement pourquoi: elle ne sentait plus cette
verrue de
malheur qui la torturait depuis des années. Elle approcha
son index de son
menton : la verrue était pourtant toujours
là, mais elle semblait coiffée
d’une espèce de petit bonnet tout doux
à toucher.
Garokapo
s’échappa de
la foule et
se faufila dans une ruelle déserte. Elle transforma en
vitesse un vieux papier
gras en miroir de poche et se regarda : une petite
araignée noire et tremblotante s’agrippait de ses
huit pattes à la verrue de
Garokapo. « Bonjour madame la sorcière.
Je suis Annabelle l’araignée, et
je vous prie de bien vouloir m’excuser de
m’accrocher ainsi à votre menton.
Vous êtes si gentille de m’avoir secourue alors que
j’allais me faire piétiner
par cette terrible manifestation. Je ne vous
remercierai jamais assez madame la sorcière, et je vais me
retirer bien vite
afin de na pas vous importuner plus
longtemps ! ».
« S’il
te plaît, reste là et ne bouge surtout
pas !», supplia Garokapo, abasourdie.
C’était la première fois
qu’on lui parlait si poliment et si gentiment.
Voilà
pourquoi les démangeaisons avaient disparu : la
gentille Annabelle la
protégeait de la méchanceté. Garokapo
reprit fébrilement son chemin, trottina
jusqu’à la rue Tabaga et rentra chez elle. Elle
fit du thé, en remplit un dé à
coudre qu’elle pendit à son oreille afin
qu’Annabelle pût en boire, puis
s’installa
dans son meilleur fauteuil. Garokapo commença alors
à lui raconter son
histoire.
Ce
soir là, elles se couchèrent toutes les deux bien
tard. Mais elles avaient beaucoup
d’autres soirées devant elles pour discuter ainsi,
car leur grande amitié ne
faisait que commencer.
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