retour à l'accueil       



 écouter l'histoire   télécharger .mp3                       La fin d'une  malédiction




agrandir




garok1_5
























garok1_3




garok1_4





garok1_6








Garokapo était une sorcière des villes. Elle habitait une cave à charbon désaffectée, sous un vieil immeuble de la rue Tabaga. C’était le meilleur logis dont une sorcière puisse rêver : un endroit oublié au fond d’une sombre impasse, avec un soupirail pour épier les passants, une vieille chaudière retapée pour mitonner ses potions, et de nombreux rats pour vous tenir compagnie. Garokapo menait là une vie tranquille, rythmée par les maléfices qu’elle adressait de temps à autres aux habitants de l’immeuble.

Cependant, Garokapo n’avait pas vraiment tout pour être heureuse. Elle était victime d’un sort que lui avait jeté sa vieille tante Kratapok alors qu’elle était encore toute petite.

Cette vilaine femme lui avait un jour ordonné de lui démêler sa méchante tignasse. Garokapo s’était appliquée car elle redoutait les terribles colères de la vieille sorcière. Malgré cela, elle avait fini par lui arracher l’un de ses cheveux grisâtres et la punition ne s’était pas fait attendre : une verrue bien ronde et bien laide lui avait aussitôt poussé sur le  menton.  

Et si les verrues ordinaires ne font pas mal, celle-ci était ensorcelée : elle se mettait à démanger la pauvre Garokapo dès qu’elle approchait d’une personne pas toujours très sage ou très gentille. Et comme Garokapo n’était pas exactement un ange, et qu’elle portait la verrue sur son menton… elle était victime en permanence de terribles picotis, gratouillis et autres démangeouillis.

Garokapo croyait avoir tout essayé pour se débarrasser de ce mauvais sort. Elle avait bien sûr fait de gros efforts pour devenir parfaitement sage-mignonne-polie-aimable, mais Garokapo était née sorcière et, comme elle disait souvent, « on ne fait pas aboyer un chat». Bref, Garokapo était incapable de résister au plaisir de faire une petite méchanceté par-ci, ou un de jouer un mauvais tour par-là, et sa verrue continuait donc à la tourmenter.

Elle avait également essayé les pommades miraculeuses. Un sorcier de ses amis lui avait confectionné un onguent très efficace à base de crotte des trottoirs. A sa grande déception, Garokapo n’avait pas tardé à s’apercevoir que la verrue devenait deux fois plus grosse à chaque juron qu’elle lançait.  A cause de ces effets indésirables, il lui avait fallu interrompre immédiatement le traitement.

Elle avait feuilleté des milliers de magazines féminins récupérés dans les poubelles de la ville. Elle y avait lu qu’il existe des docteurs spécialisés, les dermatologues, qui savent supprimer les verrues. Mais comme elle était très douillette, elle avait peur que cela lui fasse très mal. Et puis de toute façon, elle n’avait jamais entendu parler d’une sorcière prenant rendez-vous chez un dermatologue.

Garokapo avait fini par comprendre qu’elle devrait vivre avec sa malédiction pour toujours. Elle sortait aux heures creuses pour éviter la cohue des employés énervés et fatigués par leur travail. Elle S’enfermait chez elle les jours de pluie et préférait sortir les week-ends et jours fériés. Elle protégeait ainsi sa verrue des gens méchants et de mauvaise humeur.

Il arriva qu’un jour Garokapo eut à sortir de chez elle pour faire quelques courses : elle manquait d’ingrédients pour une nouvelle potion de beauté qu’elle voulait essayer au plus vite. Elle dscendit les passages et les ruelles puis déboucha dans la rue Bicon qu’elle traversa. A ce moment là, elle fut engloutie par une foule de gens très en colère qui brandissaient des pancartes et criaient tous ensemble des choses qu’elle ne comprenait pas « Abalataxotaba ! Abalataxotaba ! » . Ils la bousculaient et l’écrasaient, et au contact de cette foule enragée, sa verrue se mit brusquement à la démanger formidablement, à tel point que Garokapo trébucha, perdit l’équilibre, et se retrouva soudain allongée en travers du caniveau. Son nez était enfoui dans un tas de vieux prospectus détrempés. « Krakatoa et Kratakrotte ! », s’écria-t-elle. Elle se releva comme elle put, en marmonnant quelques affreux gros mots.

Mais une fois sur ses jambes, Garokapo sentit que quelque chose venait de changer. Elle eut tout à coup l’impression d’être redevenue une petite sorcière, prête à rire, à chanter et à faire des farces. Elle comprit rapidement pourquoi: elle ne sentait plus cette verrue de malheur qui la torturait depuis des années. Elle approcha son index de son menton : la verrue était pourtant toujours là, mais elle semblait coiffée d’une espèce de petit bonnet tout doux à toucher.

Garokapo s’échappa de la foule et se faufila dans une ruelle déserte. Elle transforma en vitesse un vieux papier gras en miroir de poche et se regarda : une petite araignée noire et tremblotante s’agrippait de ses huit pattes à la verrue de Garokapo. « Bonjour madame la sorcière. Je suis Annabelle l’araignée, et je vous prie de bien vouloir m’excuser de m’accrocher ainsi à votre menton. Vous êtes si gentille de m’avoir secourue alors que j’allais me faire piétiner par cette terrible  manifestation. Je ne vous remercierai jamais assez madame la sorcière, et je vais me retirer bien vite afin de na pas vous importuner plus longtemps ! ».

« S’il te plaît, reste là et ne bouge surtout pas !», supplia Garokapo, abasourdie. C’était la première fois qu’on lui parlait si poliment et si gentiment. Voilà pourquoi les démangeaisons avaient disparu : la gentille Annabelle la protégeait de la méchanceté. Garokapo reprit fébrilement son chemin, trottina jusqu’à la rue Tabaga et rentra chez elle. Elle fit du thé, en remplit un dé à coudre qu’elle pendit à son oreille afin qu’Annabelle pût en boire, puis s’installa dans son meilleur fauteuil. Garokapo commença alors à lui raconter son histoire.

Ce soir là, elles se couchèrent toutes les deux bien tard. Mais elles avaient beaucoup d’autres soirées devant elles pour discuter ainsi, car leur grande amitié ne faisait que commencer.