retour à l'accueil      



écouter l'histoire  télécharger .mp3                               GAROKAPO CONTRE MORORA






















































Ce jour là, toutes les sorcières de la ville s’étaient réunies en conseil extraodinaire pour un sujet très péoccupant. Les panneaux d’affichage municipal annonçaient une prochaine campagne de dératisation. Les sorcières allaient bientôt voir les dératiseurs envahir leurs caves, en visiter les moindres recoins, et laisser des grosses traces de bottes dans la poussière, tout cela pour chasser leurs amis les rats. 

« Kartapusse et Kratakrotte ! Ils recommencent !» pensa Garokapo. C’est qu’elle avait un affreux souvenir de leur précédente intervention: non-seulement ils avaient éventré la plus belle toile d’Anabelle, son araignée domestique, mais elle les avait également entendu mumurer : « Quel trou à rat ! Faudrait en parler au patron et nettoyer tout ça ». Garokapo avait été profondément vexée que l’on fasse aussi peu de cas de sa décoration, mais surtout, elle faisait régulièrement depuis, de sombres cauchemars dans lesquels son salon prenait l’air d’un intérieur de parfumerie. 

Garokapo devait absolument empêcher cette nouvelle dératisation, mais comme elle n’était pas experte en problèmes compliqués, elle demanda de l’aide à Anabelle. Cette dernière se retira dans la toile qui lui servait de bureau, et se mit au travail. Elle réfléchit longuement puis elle revint voir Garokapo pour lui présenter un plan.

Anabelle avait souvent déménagé avant de s’installer chez Garokapo. Elle avait séjourné dans la plupart des bâtiments du quartier avant de se faire immanquablement chasser à coup de tête de loup ou d’aspirateur. Elle connaissait ainsi des endroits très intéressants comme la salle des coffres de la banque Drufess, la réserve de la confiserie Devault, ou le confessional de l’église Saint-Riton le Retors.

Elle avait également passé trois semaines dans le vestibule du luxueux appartement des Morora. José Morora tenait l’entreprise de dératisation « Morora et fils » connue pour sa devise exterminatrice : « Avec Morora, mort aux rats ! ». Anabelle avait gardé un bien triste souvenir de ce séjour, car il avait fallu en empoisonner de pauvres rats, pour payer les moulures dorées, les vases de chine et les tapis persans qu’elle avait aperçus ! Lorsqu’elle habitait là-bas, pendue à un coin du plafond, elle avait observé que le facteur déposait tous les mardis un nouveau numéro du journal « Le Monde de la dératisation ». M.Morora le lisait le soir même, de la première à la dernière page, et faisait de longs commentaires à son épouse. Il disait des mots qu’Anabelle ne connaissait pas, mais qui paraissaient terribles : conjoncture, marasme, décroissance, récession, crise… M.Morora semblait désespérer de ne pas pouvoir exterminer encore plus de rats pour gagner encore plus d’argent.

L’idée d’Anabelle était simple : Garokapo utiliserait ses pouvoirs de sorcière pour faire paraître dans le journal un article de leur invention. Il suffisait pour cela de trouver le bon faux évènement qui pousserait les Morora à quitter la ville. 

Rien de tout cela ne fut chose facile. Premièrement, Garokapo n’avait que de vagues souvenirs des leçons de sorcellerie qu’elle avait reçues quand elle était petite. Bien sur, elle connaissait parfaitement ses sorts préférés : transformer une feuille de platane tombée en crotte de chien, faire apparaître des voitures sur les places de stationnement libres, ou encore faire disparaître les écharpes que les enfants perdaient sur le chemin de l’école. Mais pour transformer le texte d’un journal, c’était une autre affaire. Elle dut consulter une sorcière érudite qui lui fit suivre quelques séances de remise à niveau. Cela lui coûta d’ailleurs fort cher, mais elle était prête à tout pour chasser les dératiseurs.

Quand à l’article à faire paraître, ce fut Anabelle qui dicta à Garokapo le communiqué suivant :

 

Dératisation :

Un nouvel

El Dorado ?

 

La chose est arrivée le jeudi 19 décembre, dans la ville de Hamelin, en république Belrave. Ce soir là, Frédéric Krobs était de garde dans la tour Monratpasse. Il attendait patiemment la fin de son poste lorsque soudain les écrans de contrôle s’animèrent. Il écarquilla les yeux. C’était comme un long serpent noir se dirigeant vers les caméras de surveillance… et cela remuait, rampait lentement. C’étaient des rats ! De gros rats noirs et velus, avec des yeux rouges brillant comme des braises. Il y en avait des mille et des mille. En quelques minutes, ils envahirent les rues, les passages, puis s’engouffrèrent dans les caves et remontèrent dans les étages des immeubles, dévorant tout sur leur passage

Depuis, toute la ville unit ses efforts pour se débarasser le plus vite possible de cet abominable fléau et fait appel à l’entraide internationale. Mais rien n’y fait. Le gouverneur de la province promet 25% des parts boursières de ses mines d’or à qui délivrera la ville des rongeurs.

 

Hamelin, le 29 décembre, pour « Le Monde de la dératisation »

 


Dès la parution du journal ensorcelé, Garokapo déposa Anabelle au pied de l’immeuble des Morora. La douce araignée y entra et se cacha dans la boîte aux lettres d’un appartement inhabité. La nuit venue, elle entama une longue marche jusqu’au troisième étage, se faufila sous la porte B, et alla retrouver sa place au plafond du vestibule. 

Lorsque le jour se leva, elle put constater que le grand salon avait changé de visage : les tapis persans étaient roulés et les vases de chine étaient enveloppés dans les doubles pages du « Monde de la dératisation ». De gros cartons fermés de scotch et marqués « fragile » s’empilaient dans les coins. Leur plan avait donc magnifiquement fonctionné : les Morora déménageaient pour aller chercher fortune à l’autre bout du monde.

Chargée de cette bonne nouvelle, Anabelle entreprit le voyage de retour. Dès le crépuscule, elle redescendit les trois étages, passa la porte d’entrée et rejoignit une enfractuosité du mur où Garokapo alla la récupérer comme convenu. Elles se dépêchèrent de rentrer chez elles pour fêter leur victoire. Elles se firent un thé puis s’installèrent dans leur vieux fauteuil afin de profiter de leur chère cave qui resterait pour longtemps encore leur repère secret.